LAURENT MAJERUS, EXPERT SUPPLY CHAIN & QHSE, CONSEILLER SUPPLY CHAIN AUPRÈS DU BUREAU EXÉCUTIF DE L’UAOTL.
Laurent Majerus, expert Supply Chain & QHSE, décrypte les défis de la logistique 4.0 en Afrique : robotisation, formation par simulation, QHSE et souveraineté des compétences.
LE CERCLE DES EXPERTS
Rédaction Atlas Original
5/5/20268 min read
Co -fondateur de CCELOG, cabinet de conseil en expertise logistique, accompagnement et formation créé en 2008, Laurent Majerus est également Conseiller Supply Chain auprès du bureau exécutif de l'UAOTL. Il œuvre pour une Supply Chain africaine structurée, sécurisée et souveraine.
Le constat est sans appel : nous installons des infrastructures de classe mondiale, mais la culture opérationnelle peine à suivre. On ne gère pas un flux 4.0 avec des réflexes 2.0.
Le vrai combat aujourd'hui se joue sur la résistance au changement. En logistique, l’opérateur travaille souvent par habitude et par détention d'information. Nous rencontrons encore trop souvent dans certains entrepôts le syndrome de la "personne clé" : un seul collaborateur qui maîtrise l'intégralité des stocks "de tête". En cas d'absence ou de maladie, c'est toute l'entreprise qui se retrouve paralysée par manque d'anticipation et d'outils partagés. Cette rétention d'information est le premier frein à la modernisation.
Face à l’arrivée de nouvelles technologies, la première réaction est donc la réticence. Mon rôle est de faire prendre conscience que l’accompagnement est vital car nous nous dirigeons vers un mix inévitable entre l’humain et la machine.
Ailleurs dans le monde, au-delà de quelques exemples sur le continent africain l'usage des véhicules autonomes (AGV 1 & AMR 2) et des trieurs (Sorters 3) haute cadence est déjà la norme. Cette cohabitation doit être anticipée ici dès maintenant. Le robot va prendre en charge les tâches manuelles rébarbatives, laissant à l'humain le pilotage. L'avantage est double : on sécurise l'entreprise contre la perte de savoir-faire individuel et on préserve le squelette humain en réduisant drastiquement les troubles musculo-squelettiques (TMS 4). Pour réussir ce pari, il faut transformer l’opérateur en "Humain Augmenté" via la simulation, pour lui donner la confiance nécessaire pour cohabiter avec ces robots.
Laurent, on parle déjà d'infrastructures 4.0 au Maroc et en Afrique, mais nos équipes terrain sont-elles réellement prêtes ? Comment combler le fossé entre des outils de plus en plus sophistiqués et une main-d'œuvre encore formée sur des modèles traditionnels ?


AGV(Automated Guided Vehicle)
C’est une question de confiance et de "Ticket d'entrée". Pour un géant mondial, confier son stock n'est pas qu'une décision logistique, c'est un risque réputationnel majeur. Le QHSE est le langage universel de cette confiance.
Il faut traiter le sujet de la logistique du froid avec une expertise chirurgicale. Le Maroc va accueillir la Coupe du Monde 2030, ce qui implique une montée massive du tourisme et une exigence de sécurité sanitaire absolue. Nous n'avons aucun droit à l'erreur sur ce que le visiteur va consommer.
Autre exemple pour que la Sûreté Globale aille plus loin : elle englobe le transport des matières dangereuses (ADR 6). C’est ici que la rigueur QHSE devient vitale. Transporter des produits inflammables, chimiques ou toxiques sur nos axes routiers ne s'improvise pas. Un accident ADR peut paralyser un corridor logistique pendant des jours et causer des catastrophes humaines et environnementales irréparables.
Pour rassurer les investisseurs, nous devons garantir :
Une expertise ADR certifiée : Il est impératif que nos transporteurs ne se contentent pas de conduire, mais qu'ils maîtrisent les protocoles de confinement et d'urgence.
La labélisation des prestataires : Sans une certification systématique aux standards internationaux, nos PME resteront à la porte des grands contrats industriels.
La prédictibilité par le risque : Le QHSE nous permet de passer d'une logistique "réactive" (on gère l'accident) à une logistique "prédictive" (on empêche l'accident).
En résumé, qu'il s'agisse de la chaîne du froid ou de l'ADR, la Sûreté est l'aimant qui attirera les géants mondiaux. C'est la preuve que le Maroc doit devenir un corridor de performance sécurisée.
Laurent, vous liez systématiquement la Sûreté globale à la performance opérationnelle. Pourquoi considérez-vous que la certification rigoureuse des prestataires et les standards QHSE 5 sont les conditions sine qua non pour attirer les géants mondiaux, notamment sur des flux sensibles comme le froid ou les matières dangereuses ?


Transport des marchandises dangereuses par route
Nous changeons de paradigme. Le temps où l’on demandait à un opérateur uniquement de la force physique ou une simple dextérité au volant est révolu. Aujourd’hui, un cariste ou un chauffeur doit devenir un gestionnaire de flux en temps réel.
Les compétences critiques s'articulent désormais autour de trois piliers :
L'Agilité Digitale et le Partage d'Information : Le collaborateur doit savoir dialoguer avec des systèmes complexes et d’optimisation (WMS, TMS). En maîtrisant ces outils, il sort du "syndrome de la connaissance isolée" pour entrer dans un modèle de données partagées. Il devient le garant de la qualité de l’information qui remonte au client.
La Maintenance de 1er Niveau : C’est une compétence majeure. L’opérateur 4.0 devra être capable de diagnostiquer et d'intervenir sur des pannes simples de son terminal ou de son robot. Cette autonomie technique est vitale pour ne pas paralyser la chaîne de production au moindre incident mineur. Il devient le premier échelon de la maintenance préventive.
En bref, nous ne formons plus des exécutants, mais des techniciens de flux. Cette montée en gamme est le meilleur moyen de redonner de l'attractivité à nos métiers auprès des jeunes générations.
Le métier de transporteur ou de cariste est en pleine mutation. Selon vous, quelles sont les compétences "critiques" qu'un collaborateur doit posséder aujourd'hui pour piloter des systèmes de type WMS 7, TMS ou cohabiter avec des robots de manutention ?


Cariste
Mon plaidoyer est direct : la Supply Chain est le système nerveux de l'Afrique, mais pour qu'elle fonctionne, il faut oser nommer les verrous qui nous empêchent d'aller plus vite.
Il ne faut pas se mentir : le verrou majeur reste le poids de l'économie informelle. Cette zone grise est une problématique centrale car elle rend les acteurs invisibles aux yeux des institutions financières. Sans structuration, sans traçabilité des compétences et des flux, il est impossible de lever les financements nécessaires à la modernisation de nos outils de travail. L'informel tue l'investissement.
Je porte donc trois messages de vérité auprès des instances africaines :
La formalisation par la compétence : Le "Passeport Logistique Africain" n'est pas qu'un outil pédagogique, c'est un outil de bancarisation. Certifier un opérateur ou un transporteur, c'est le faire sortir de l'informel et lui donner une identité professionnelle reconnue par les bailleurs de fonds.
La souveraineté face à la dépendance : Si nous ne levons pas ce verrou de l'informel, nous resterons dépendants des grands groupes étrangers qui sont les seuls capables de présenter des garanties aux banques. La ZLECAf doit profiter aux acteurs africains structurés.
La supply chain comme vecteur de stabilité : En professionnalisant les acteurs de terrain et en sécurisant les flux par la norme, on réduit la place de l'arbitraire aux frontières. Une logistique transparente est une logistique qui attire les capitaux et stabilise les échanges.
En résumé, déverrouiller le financement de la Supply Chain africaine passe obligatoirement par la formation et la normalisation. C'est le seul chemin pour transformer l'informel en une puissance économique structurée et finançable.
En tant que conseiller Supply Chain auprès du bureau exécutif de l'UAOTL 8, vous militez pour une harmonisation des compétences à l'échelle du continent. Quel plaidoyer portez-vous auprès des instances africaines pour que la formation devienne un standard de souveraineté ? Parlez-nous du "Passeport de Compétences" panafricain ? »


Supply chain
C’est une question de pragmatisme opérationnel. Dans une Supply Chain qui tourne à flux tendus, le temps est la ressource la plus chère. Immobiliser un camion de plusieurs millions de dirhams ou un chariot élévateur pour former un débutant, c’est accepter une perte de productivité immédiate et prendre un risque de sinistralité majeur.
La simulation est la clé pour lever ce frein, pour trois raisons fondamentales :
Le Droit à l'Erreur Absolu : En virtuel, l'opérateur peut renverser une palette, percuter un rack ou mal appréhender un virage avec un ADR sans aucune conséquence physique ou financière. On évacue le stress pour ne garder que l'apprentissage. On peut se tromper dix fois en virtuel pour être parfait dès la première minute en réel.
La Massification sans Paralysie : Avec la simulation et la VR, je peux former dix caristes ou chauffeurs simultanément dans une salle, sans sortir un seul engin de l'entrepôt. L'exploitation continue de produire pendant que la compétence monte en gamme. C'est le seul moyen de former les milliers de techniciens dont l'Afrique a besoin rapidement.
La Culture du Résultat par la Donnée : Le simulateur ne ment pas. Il enregistre chaque mouvement, chaque temps de réaction, chaque erreur de sécurité. Cela nous permet de passer d'une formation "théorique" à une certification basée sur la performance réelle.
C’est ce modèle d’excellence que nous mettrons en avant lors de Logiterre 2026. Pour moi, l'innovation pédagogique est le bras armé de la sûreté globale. C’est ainsi que nous bâtirons une Supply Chain africaine résiliante, moderne et surtout, humaine.
Laurent, vous êtes un fervent défenseur de l'usage des simulateurs et de la réalité virtuelle dans vos programmes. Pourquoi ces outils sont-ils, selon vous, le seul moyen viable de massifier la formation technique sans paralyser l'exploitation réelle des entreprises ? »


Salle de formation




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ABREVIATIONS
AGV(Automated Guided Vehicle) : engin de manutention autonome se déplaçant selon un trajet fixe et prédéfini, guidé par des infrastructures physiques ou virtuelles (bandes magnétiques, lasers, RFID).
AMR(Autonomous Mobile Robot) : robot mobile autonome capable de naviguer de manière flexible dans son environnement sans infrastructure dédiée, grâce à des capteurs et une cartographie dynamique en temps réel.
Sorters(trieurs automatiques) : équipements automatisés conçus pour identifier, acheminer et trier des colis ou articles vers leurs destinations prédéfinies au sein de l'entrepôt.
TMS(Transportation Management System) : logiciel qui planifie, optimise et suit l'ensemble des opérations de transport d'une entreprise, aussi bien en approvisionnement qu'en livraison, quel que soit le mode de transport.
QHSE(Qualité, Hygiène, Sécurité, Environnement) : démarche globale visant à garantir la conformité des opérations aux standards de qualité, la protection des personnes et la maîtrise des impacts environnementaux au sein de l'entreprise.
ADR(Accord européen relatif au transport international des marchandises Dangereuses par Route) : réglementation internationale encadrant le transport routier de matières dangereuses, imposant des protocoles stricts de sécurité, de conditionnement et de gestion des situations d'urgence.
WMS (Warehouse Management System) : logiciel qui pilote, optimise et trace en temps réel l'ensemble des activités d'un entrepôt, de la réception des marchandises jusqu'à leur expédition.
UAOTL(Union Africaine des Opérateurs de Transport et de Logistique) : organisation continentale regroupant les acteurs professionnels du transport et de la logistique en Afrique, œuvrant pour la structuration, l'harmonisation et le développement du secteur à l'échelle du continent.
