Tafraout : le tourisme comme levier de développement économique du Souss-Massa
Tafraout mise sur le tourisme de montagne pour renforcer l’économie locale, soutenir les acteurs du territoire et valoriser les atouts du Souss-Massa.
LE CERCLE DES EXPERTS
Rédaction Atlas Original
9/28/20267 min read


Hicham Amchaarou
Responsable adjoint Hotel SALAMA à Tafraout, et enseignant-chercheur en sciences de gestion à Universiapolis.
Destination de montagne au cœur de l’Anti-Atlas, Tafraout joue un rôle croissant dans la diversification de l’offre touristique du Souss-Massa. Au-delà de l’hébergement, son activité touristique profite à l’artisanat, aux coopératives, à la restauration et aux producteurs du terroir, tout en contribuant à la dynamique économique de l’arrière-pays.
Pour analyser ce potentiel et les perspectives de développement de la destination, nous avons échangé avec Hicham Amchaarou, entrepreneur et enseignant-chercheur en sciences de gestion à Universiapolis (Université Internationale d’Agadir). Spécialiste de l’entrepreneuriat, il partage son regard sur les leviers permettant à Tafraout de mieux valoriser ses atouts et de renforcer son impact économique sur le territoire.
Tafraout occupe une place singulière : ce n'est pas un poids lourd en volume de nuitées, mais c'est un territoire à forte intensité économique locale. Située à environ 1 200 m d'altitude dans l'Anti-Atlas, à moins de 200 km d'Agadir, elle constitue le principal point d'ancrage du tourisme de montagne dans un arrière-pays longtemps marqué par l'émigration et la fragilité agricole. Sa contribution est donc d'abord qualitative : elle permet de diffuser la valeur créée par le tourisme régional au-delà du littoral, là où les alternatives d'emploi sont rares. Trois apports me paraissent structurants. D'abord, un effet de rééquilibrage territorial : Tafraout retient sur place une partie de la valeur ajoutée touristique du Souss-Massa et freine l'exode rural. Ensuite, un effet de désaisonnalisation : la floraison des amandiers, de fin janvier à début mars, et le Festival des amandiers en fleurs créent une haute saison en plein hiver, à contretemps du balnéaire. Enfin, un effet de diversification de l'image régionale : Agadir gagne à être perçue comme la porte d'entrée d'un territoire qui offre mer, montagne, désert et culture amazighe dans un rayon de deux heures. Autrement dit, Tafraout ne concurrence pas Agadir, elle la complète et allonge la durée moyenne de séjour.
Le tourisme est l'un des piliers de l'économie marocaine. Selon vous, quelle est aujourd'hui la contribution de Tafraout au développement économique de la région Souss-Massa ?


C'est précisément là que se joue l'essentiel. Dans une destination d'arrière-pays comme Tafraout, l'hébergement classé ne capte qu'une fraction de la dépense touristique : le reste irrigue directement un tissu de très petites entreprises et de coopératives. L'artisanat local : babouches de Tafraout, bijoux, tapis, poterie... vit d'une clientèle de passage. Les producteurs du terroir, eux, bénéficient d'un débouché en circuit court, à forte valeur : amande, huile d'argan, amlou, miel, plantes aromatiques, souvent commercialisés par des coopératives, parfois féminines. C'est un point que je souligne dans mes travaux sur l'économie sociale et solidaire : le touriste qui achète directement à la coopérative supprime deux à trois intermédiaires et améliore mécaniquement le revenu du producteur. La restauration, les épiceries, les guides de montagne, les muletiers, les familles qui accueillent chez l'habitant, les transporteurs et loueurs de véhicules complètent la chaîne. L'avantage compétitif de Tafraout, c'est la faiblesse des « fuites » économiques : les opérateurs sont locaux, les approvisionnements sont locaux, l'emploi est local. Un dirham dépensé à Tafraout reste dans le territoire beaucoup plus longtemps qu'un dirham dépensé dans une formule tout compris. Le vrai enjeu aujourd'hui est de structurer ces acteurs (statut formel, qualité, traçabilité, capacité à facturer et à vendre en ligne) pour qu'ils captent une part plus grande de la valeur.
Au-delà de l'hôtellerie, comment l'activité touristique bénéficie-t-elle aux autres acteurs économiques locaux, notamment les artisans, les restaurateurs, les producteurs du terroir et les transporteurs ?
Je distinguerais quatre chantiers, par ordre d'urgence. Le premier est l'accessibilité. La route reste le facteur limitant : qualité et sécurité de la liaison Agadir–Tafraout, entretien des routes provinciales vers la vallée des Ammeln et les gorges d'Aït Mansour, et surtout une offre de transport collectif fiable et lisible pour les visiteurs indépendants, qui sont le cœur de cible de cette destination. Le deuxième est l'aménagement du produit lui-même : balisage et sécurisation des itinéraires de randonnée, cartographie officielle, points d'eau, signalétique bilingue, valorisation des sites emblématiques (Jbel Lkest, rochers peints, gravures rupestres, greniers collectifs). Un patrimoine non aménagé est un patrimoine non monétisable. Le troisième concerne les services de base et la durabilité : gestion des déchets, assainissement, sécurisation de la ressource en eau, couverture numérique. Sur ce dernier point, la connectivité n'est plus un confort : sans elle, ni paiement électronique, ni visibilité en ligne, ni télétravail des visiteurs longue durée. Le quatrième est immatériel, et c'est le plus rentable : formation et certification des guides, accompagnement à la mise à niveau des maisons d'hôtes et gîtes d'étape, appui à la digitalisation des coopératives et des TPE, et création d'une structure de promotion dédiée à la destination Anti-Atlas, articulée au CRT Souss-Massa. Investir dans les compétences coûte moins cher qu'un équipement et produit des effets plus rapides.
Quels investissements ou infrastructures vous semblent aujourd'hui prioritaires pour renforcer l'attractivité touristique de Tafraout et accroître son impact économique sur le territoire ?


C'est plus qu'une opportunité : c'est le positionnement naturel de Tafraout, et probablement le seul qui soit défendable à long terme. La demande internationale se déplace nettement vers l'authenticité, la marche, le slow travel et l'immersion culturelle, et Tafraout dispose d'atouts difficilement imitables : un paysage de granit rose unique, une culture amazighe vivante, une hospitalité réelle et une faible densité touristique. Le fait d'être « hors des sentiers battus » n'est plus un handicap, c'est devenu un argument de vente. L'adaptation des professionnels est engagée, mais inégale. On observe une montée des maisons d'hôtes et de l'accueil chez l'habitant, l'apparition de produits packagés (Trekking, VTT, escalade, observation des étoiles, ateliers de cuisine ou de tissage) et un recours croissant aux plateformes de réservation et aux réseaux sociaux. Les points de faiblesse restent connus : forte informalité, saisonnalité très marquée, faible maîtrise du marketing digital et des langues, difficulté d'accès au financement, et une génération de professionnels expérimentés mais peu formée aux standards internationaux. Ma conviction est que la réponse est collective plutôt qu'individuelle. Ce qui manque à Tafraout, ce n'est pas la ressource, c'est l'organisation : des coopératives et des groupements de professionnels capables de mutualiser la promotion, la formation et la qualité. C'est exactement le modèle qui a fait ses preuves dans l'argan ; il est transposable au tourisme rural
Les nouvelles tendances, comme le tourisme de nature, de montagne ou d'expérience, représentent-elles une véritable opportunité de croissance pour Tafraout ? Comment les professionnels du secteur s'y adaptent-ils ?
Le Maroc a fait du sport un levier de développement, et Agadir figure parmi les villes hôtes retenues pour la Coupe du monde 2030, avec la modernisation du complexe sportif Adrar et un programme national qui vise plusieurs dizaines de milliers de lits supplémentaires et un objectif de fréquentation très ambitieux à l'horizon 2030. La dynamique est déjà mesurable : à fin mai 2026, Agadir avait accueilli plus de 607 000 touristes, en hausse de 6,6 % sur un an, pour près de 2,6 millions de nuitées, en progression de 9,7 %. Pour Tafraout, l'enjeu n'est pas d'attendre les retombées, mais d'aller les chercher. Trois conditions me semblent décisives. D'abord, se positionner comme excursion et extension de séjour : un visiteur venu pour un match reste quelques jours et cherche une expérience différenciante à moins de deux heures d'Agadir. Ensuite, être présent dans les canaux de commercialisation en amont : le référencement, les circuits et les partenariats se construisent trois à quatre ans avant l'événement, pas trois mois avant. Enfin, préparer la capacité et la qualité d'accueil dès maintenant : classement des hébergements, formation linguistique, paiement électronique, information touristique en plusieurs langues. Il faut aussi être lucide sur le risque : un méga-événement concentre naturellement les flux et les investissements sur les grandes villes hôtes et le littoral. Sans stratégie volontariste de diffusion vers l'arrière-pays, l'écart entre Agadir et son hinterland peut se creuser au lieu de se réduire. La réussite se mesurera à la capacité de la région à convertir une visibilité mondiale de quelques semaines en flux réguliers et durables vers ses territoires de montagne. C'est là que se joue, à mon sens, le véritable héritage de 2030 pour le Souss-Massa.
À l'horizon des grands rendez-vous internationaux que s'apprête à accueillir le Maroc, comment Tafraout et, plus largement, la région Souss-Massa peuvent-elles tirer parti de cette dynamique pour attirer davantage de visiteurs et stimuler l'économie locale ?
